– Chroniques anthropologiques –

Matière

Chaque fois que je range mes vêtements propres dans le placard, à ce moment précis où – lavés et séchés – ils me révèlent leur usure, j’éprouve de la satisfaction. Je ne les repasse jamais, sauf parfois juste avant de les porter si je suis tenue de paraître irréprochable. À chaque fois que je détends le linge sec, je me sens un peu plus proche du dénouement. Pourtant, je sais bien que je rachèterai des vêtements neufs et que ça recommencera : le chemin tortueux mais inexorable de l’usure et de la désillusion. Chaque vêtement ressemble à un nouveau départ, à une petite renaissance. Chaque fois, on essaie de se réinventer et chaque fois, c’est le même parcours. La chimère disparaît souvent la première fois que je le porte, parfois la deuxième seulement, ou dès qu’il a été lavé, ainsi arraché au monde des représentations pour venir se mêler à la sphère privée, l’odeur de mon adoucissant. Il ne me dit plus rien de ma place dans le monde. Il sert juste à me couvrir et pour insister sur ma lucidité, je renonce à le repasser, je renonce à l’illusion de l’innocence. Quand apparaît l’usure, la patine du temps, je souris, ça y est, il a mon âge. Il est moins rutilant mais plus souple, arrivé à fleur de fibres, à la profondeur. Bientôt il rejoindra le rang de la guenille ou de l’objet transitionnel, de l’affection ou du dédain, dépouillé de sa forme convenable, des émotions sans patron. Le charme de l’intimité. Et puis je le jetterai comme un jour on brûlera ma dépouille. Je réserve à ces guenilles une place de choix, un tiroir entier bien-aimé. Je les porte chez moi quand je m’abandonne à la confiance. Ces guenilles sont si détendues qu’elles ne sont plus jamais froissées, elles sont douces comme la bienveillance. Fin de la matière. L’esprit apparaît.

PARUTION : FAUX Q MARS 2005

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