– Chroniques anthropologiques –

Lumière

On la voit surgir avec soulagement en cas de coupure d’électricité, quand la tempête ou les aléas nous ont momentanément privés du soutien de la civilisation. La plupart du temps, elle apparaît alors écornée, mèche usée, un peu malmenée dans un vague tiroir qui sert de purgatoire aux objets mal aimés. Pour la bougie, c’est l’heure de gloire. Elle savait que ce jour viendrait.

On l’avait déjà allumée, un jour, si peu, elle avait à peine atteint la volupté de la cire abondante. Elle attendait, presque vierge et déjà vieille. La patience l’a patinée, adoucie. Elle va flamber, elle va sourire. Elle aura même une compagne, candide, mince et blanche, pas une beauté mais une jeunesse, et ce sera sa première fois, peut-être même sa dernière si l’obscurité le permet.

Ce sera peut-être aussi l’heure d’allumer les duchesses, ces élégantes bougies offertes un jour d’anniversaire, celles qu’on n’ose jamais allumer tant elles portent en elles de promesses, tant elles augurent de soirées parfaites. Elles ont une couleur subtile et elles sentent bon. Qu’est-ce que ce serait si on leur prêtait vie ! On imagine la chambre ou le salon habités par ces patriciennes qui, en véritables déesses du foyer, viendraient offrir quelque bénédiction. Mais même en cas d’obscurité complète, ces bougies-là, on les oublie car leur destin n’est pas de vivre, leur vocation n’est pas d’éclairer la nuit mais d’illustrer le jour.

De temps en temps, lasse de cet ordre paralysant, je coupe l’électricité et j’offre à mes bougies décoratives de brûler leurs vies jusqu’au bout de la nuit. 

PARUTION : FAUX Q MARS 2005

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