– Chroniques anthropologiques –

Jour après jour

Quand j’étais plus jeune, le miroir ne me parlait pas. Il me laissait l’utiliser avec une certaine indifférence. Il se moquait un peu de mes caprices et de mes hallucinations. Il était au-dessus de tout ça. Il se contentait de me réfléchir, me laissait ricocher à sa surface. Et puis un jour, il a commencé à réagir à mes apparitions. Il s’est mis à me parler, comme dans les contes. J’ai alors su qu’il se passait quelque chose, que j’avais vieilli. Ce miroir, les contes en font souvent un être maléfique, parfois seulement un génie bienveillant.

Contrairement à celui des contes, ce génie tient des propos très ordinaires. Il dit : tu as pris un coup de vieux. Cette expression, je l’avais entendue dans la bouche des adultes. Parfois même, je le remarquais avant qu’eux-mêmes ne s’en rendent compte. Ça provoquait chez moi un soupçon de plaisir. Je ne savais pas trop pourquoi, peut-être parce que leur chute augmentait mon pouvoir, peut-être parce que j’appartenais encore à la surface des choses, à l’éclosion, au cœur de l’éphémère.

Aujourd’hui, je sais que ce qui dure, c’est la chute, depuis le premier jour, et le miroir devient prophétique. Plus je vieillis, mieux il me parle. C’est un ami inattendu. Je plonge mon regard dans le sien. Il devient mon éclaireur comme l’étaient ces êtres psychopompes de l’antiquité, habiles à vous guider dans la mort. 

PARUTION : FAUX Q MARS 2005

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