– Chroniques –

Des mystères

Nous sommes dans un village en bordure de désert, en Espagne. La ville est austère, un peu rude, comme souvent les villes jouxtant le monde sauvage. Seule sophistication : une église baroque. En toute heure du jour et de la nuit, les rues sont vides, habitées par un vent sec et constant. Où sont les gens ?

18h30, les cloches de l’église sonnent. En face, les collines encore claires absorbent déjà les tons énigmatiques de la nuit. Peu à peu, des gens apparaissent sur le parvis, entrent par la porte lourde et ouvragée, d’abord deux, puis trois. J’entre à mon tour, curieuse de la présence humaine. Une femme en col roulé, cheveux gris et lunettes métalliques, prend place derrière un micro. Le prêtre n’est pas loin, derrière l’autel, hiératique dans sa tenue anachronique. Il laisse la femme occuper la scène, dire une prière en espagnol, Santa Maria Virgen … Elle la dit en entier, se tait, la répète, à intervalles réguliers, une quinzaine de fois avant que les fidèles commencent à la reprendre après elle, dans les silences qui leur sont accordés. La voix réverbérée de la femme scande, imperturbable, le murmure sourd de l’assistance. Santa Maria Virgen … La chaleur monte, une litanie jusqu’à la voûte. Le prêtre attend son heure et un public en transe. L’église est pleine désormais. Cette prière à l’infini nous envahit comme un mantra. Nous sommes un peu plus grands que nous-mêmes.

Le prêtre entre en scène et puis la messe commence, avec ses dogmes et ses versets chiffrés. Quelques cantiques grésillant sur haut-parleur. Je quitte le lieu de culte redevenu profane et regarde le désert devenu bleu. Je me poste en face de l’église, sur un banc. Il fait froid. J’attends le reflux des humains. J’aimerais tant les voir s’évaporer dans le silence du désert comme autant d’âmes en errance. Mais quand ils sortent, c’est dans leurs tenues bien repassées, sacs à main, clés et chapeaux. Quelques mots échangés entre eux et même quelques rires. Ils se dirigent à petits pas vers leurs foyers respectifs. Je rentre à l’hôtel où on m’attend. Les mystères sont souvent de courte durée.

PARUTION : ANTROPOLOGIA JANVIER 2013

Autres chroniques

Comment allez-vous ?

Un bal à Phnom Penh

Matière

Lumière