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– Extraits-

PETITE ANTHROPOLOGIE DU PIED

Prologue

« Comment prendre au sérieux quelqu’un qui veut faire le portrait de vos pieds ? Allez voir n’importe qui, même un ami et dites-lui : montre-moi tes pieds. Il vous rira au nez. Si vous lui dites : montre-moi tes fesses, il aura davantage de considération. Là, avec ma proposition, ils ne savent pas sur quel pied danser.

Les mains seraient tellement plus acceptables. Nobles mains. Si émouvantes les mains sur les parois des grottes. Un désir d’agir sur notre condition. Elles ont l’art et la technique. Les mains, c’est un vrai sujet, un sujet important, sérieux. Les pieds et leur empreinte se contentent de marquer la place de l’homme dans l’univers, le tragique de sa condition éphémère, les vains efforts vers le sens. C’est l’autre métaphysique. Comme Jésus, je me penche sur les pieds de mes semblables. De quoi sont-ils indignes au juste ?

Dans certaines contrées où le temps qui passe est célébré, on honore les pieds, ceux des hommes et deux des dieux dans la foulée. Là où le temps n’est qu’avenir, on a plutôt tendances à les cacher. On leur met des prothèses pour qu’ils aillent plus vite. Ils ont la chaussure, la palme, le ski mais aussi le vélo, la voiture ou l’avion. Enfermés dans leurs performances, les pieds fuient, les pieds souffrent, les pieds puent.

Et ceux qui arrivent de loin avouent qu’ici, dans ces pays où ils sont venus chercher leur vie, ils ont un peu perdu leurs pieds. Souvent, d’emblée, on me préparait au pire « je vous préviens, j’ai des pieds horribles » me disait-on comme on formule des politesses auxquelles on ne croit pas. C’était un « bonjour comment allez-vous ? » qui n’attendait pas de réponse. Mais moi, je leur répondais : « c’est leur caractère qui m’intéresse ». Là on peut dire que je leur retirais une épine du pied. Inhibitions levées, on pouvait commencer.

Ils se déchaussaient, rosissaient comme des vierges et formulaient quelque pudeur sur cette partie du corps rarement exposée. Les pieds sont ce qu’on montre juste avant de montrer son sexe. Les pieds sont le bout du monde du sexe comme les mains sont le fin fond de la tête. Avec leurs pieds les femmes sont moins timides que les hommes, elles sont habituées à les montrer, à les maquiller. Ils sont désirables. Si les femmes aiment les mains des hommes, les hommes se délectent des pieds des femmes. Ils les aiment sous écrin, ils les perchent sur talons aiguilles pour mieux les vénérer : ils enchâssent leur fine ossature dans un cuir plus féroce. Curieuse taxidermie, pieds étreints, liés. Sur ses talons aiguilles, la femme est un colosse aux pieds dociles.

La chaussure est une conteuse, elle dit la vie en société. Elle dit, plus encore que le vêtement, la place dans le monde. Celui qui n’est pas bien chaussé, où est-il allé ? pas bien loin, dit-on. Pas bien loin. La chaussure et la voiture racontent un peu la même ambition. La chaussure ment. Le pied duit la vérité. Ses orteils nus, on cherche plutôt à les disculper, à leur pardonner, on leur dit des mots d’amour, même détournés et « j’ai des pieds horribles » devient déclaration. Parfois pour justifier non pas ses pieds mais soi-même, on dit des choses intelligentes, des choses qu’on a lues ou entendues dire sur la symbolique des pieds par exemple. On veut montrer qu’on n’est pas bête comme eux.

Quand à tous je demandais : comment voulez-vous montrer vos pieds ? ils commençaient souvent par se montrer debout, crus, voûtes et talons cachés. Puis ils s’asseyaient et leurs mains s’en mêlaient. Elles traînaient souvent dans les parages, frottant, époussetant comme des ménagères soucieuses de l’image qu’elles donnent de leur maison, caressant, protégeant comme de grandes sœurs maternantes. Les mains portent les enfants comme nos pieds nous supportent, sans jamais rien attendre en retour. La tâche métaphysique, encore. Parfois, ils s’allongeaient, se livrant sous toutes les coutures, se souvenant de leur enfance, parfois de leurs aïeux. Peut-être parce que nos pieds ressemblent à des germes, rappellent le fœtus. Comme si on avait grandi à partir d’eux ; nos racines, notre origine, nos ancêtres, ceux qui nous ont offert la verticalité, es esprit comme au pied de la lettre. Cuisse leste ou pied léger, démarche soucieuse ou pied de guerre, les pieds se baladent entre le premier et le troisième degré.

Certains avaient des idées très précises, voulaient que cette photo en dise le plus possible sur eux. Ils voulaient en quelque sorte que leurs pieds soient aussi précis que des regards, aussi volubiles que des bouches. Être invité dans un livre et avoir seulement le droit de montrer ses pieds, quelle impasse égotique, quelle frustration ! juste ses pieds. Comment se dire avec si peu ? rester grave ou renoncer à se prendre au sérieux ? Ils me donnaient rendez-vous dans les endroits qu’ils aimaient, amenaient des objets qui leur ressemblaient, puis ils m’adressaient à tel ami « parce qu’il est très intéressant » ou parce que « son métier, forcément », qu’il incarne la liberté ou l’aliénation du corps, car toujours on peut trouver un lien avec les pieds. L’ancre qui nous attache à la Terre ».